Avec l’âge, la mémoire ne décline pas, elle change de priorités !
Article mis en ligne le 10 septembre 2016

par Arnaud
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Stéphanie Lavaud, avec Pam Harrison

Montréal, Canada – A la quarantaine, il n’est pas rare que la mémoire ait des ratés (« Ou ai-je bien pu laisser mes clés ? »). Une équipe canadienne vient de montrer que ces petits trous de mémoire, qui inquiètent tant les intéressés pourraient relever davantage d’une ré-orientation du cerveau sur d’autres types d’information pendant le processus de mémorisation et de remémoration des souvenirs que d’un déclin des fonctions cérébrales [1]. Concrètement, cela signifie que « quand ils rencontrent quelqu’un pour la première fois, il semble que les jeunes gens font plus attention au moment et au lieu où s’est produit cette rencontre, et sont capables de s’en souvenir » a expliqué Natasha Rajah, principale investigatrice (directrice du centre d’imagerie neuronale à l’Institut Douglas de l’Université de McGill et professeur associé au département de psychiatrie à McGill, Canada), à nos confrères de Medscape. « Mais en avançant en âge, les personnes focalisent plus sur l’aspect socio-émotionnel des individus qu’ils rencontrent. Sont-ils agréables, nous rappellent-ils quelqu’un que l’on connait, etc…et ce changement dans la façon de se concentrer sur l’information a un impact négatif sur la capacité à se remémorer les éléments plus objectifs présents à ce moment-là. »

Ce qui est normal de ce qui ne l’est pas

Avec la prépondérance des diagnostics de démence, la question de savoir ce qui relève d’un vieillissement normal de la mémoire ou d’une évolution pathologique est au cœur des préoccupations. Aujourd’hui, la majorité des recherches focalisent sur les changements cognitifs et neuronaux à des âges avancés. Pour autant, « nous en savons peu sur le vieillissement normal du cerveau à partir de la quarantaine et sur les répercussions de ces changements plus tard dans la vie. Nos travaux visent à cerner ce problème » précise Natasha Rajah dans un communiqué de presse [2]. L’étude, qu’elle et son équipe ont menée, a donc porté sur 112 adultes (sans antécédents personnels ou familiaux de dépression ou de démence) de 19 à 76 ans qu’ils ont classées en trois groupes d’âge (jeunes adultes pour les 19-35 ans ; adultes d’âge moyen pour les 40-58 ans et seniors pour les 60-76 ans) [1]. Les participants se sont vus présenter une série de visages dont ils devaient par la suite se souvenir en termes de localisation et de temps (visages apparus à droite ou à gauche, et plus ou moins tôt dans la présentation) avec deux niveaux de difficulté. Ils étaient aussi invités à les classer comme « neutres » ou « agréables ». Les participants passaient une IRM pour évaluer quelles parties du cerveau « s’allumaient » durant le processus de mémorisation et de rappel de ces détails.

Introspection et vie intérieure

Les résultats de l’imagerie montrent une activation du cortex visuel chez les jeunes adultes qui répondaient correctement aux deux questions (lieu et temps), lesquels « faisaient vraiment attention aux détails de perception pour dire où et quand le visage apparaît » commente N. Rajah. A l’inverse, le cortex visuel n’était pas autant stimulé durant cet exercice chez les participants d’âge moyen ou avancé, chez qui on observait plutôt une activation du cortex préfrontal médian – une zone du cerveau réputée participer au traitement de l’information ayant trait à l’introspection et à la vie intérieure.

Si les participants d’âge moyen ou avancé n’ont pas aussi bien fait que les sujets plus jeunes, on aurait tort de lier leur performance à une atteinte cérébrale, commente le Pr Rajah. « La différence observée ne s’expliquerait pas par un déficit des fonctions cérébrales à proprement parler, mais par une évolution sur la teneur de l’information que les adultes jugent importante en vieillissant. » Autrement dit, le transfert d’activité cérébrale des aires postérieures vers les aires plus préfrontales observé avec le vieillissement (et confirmé par d’autres études) traduirait le fait que les personnes d’âge moyen ou avancé se concentrent sur d’autres tâches ou informations par rapport aux plus jeunes.

La pleine conscience peut aider

Un moyen pour Natasha Rajah de remédier à ce défaut d’attention et d’améliorer sa capacité de remémoration chez les adultes d’âge moyen ou avancé serait d’apprendre à se concentrer sur l’information externe plutôt que sur l’information interne. Et de citer la méditation de pleine conscience – qui consiste, rappelons-le, à « être présent dans le moment » et à utiliser tous ses sens, plutôt que d’être dans ses pensées et son monde intérieur ou encore en mode « pilotage automatique ». « Cela va dans le sens de certains travaux qui donnent à penser que la méditation de pleine conscience est liée à un vieillissement cognitif plus favorable » considère la chercheuse.

Prochaine étape : vérifier si le cerveau des hommes et des femmes d’âge mûr fonctionne différemment sur le plan de la mémoire. « Les femmes vivent des bouleversements hormonaux à l’approche de la cinquantaine. Alors nous nous demandons dans quelle mesure la ménopause influe sur les résultats observés. »

REFERENCES :

Ankudowich E, Pasvanis S, Rajah MN. Age, Sex, and APOE ε4 Effects on Memory, Brain Structure, and β-Amyloid Across the Adult Life Span. JAMA on line. JAMA Neurol. doi:10.1001/jamaneurol.2014.4821.

Middle-age memory decline a matter of changing focus . Communiqué de presse de l’Université McGill, 12 juillet 2016.

Cette étude a été financée par les Instituts de recherche en santé du Canada et par une subvention de la Société Alzheimer du Canada.


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