Des leçons de la Turquie citoyenne
Article mis en ligne le 19 juin 2015
dernière modification le 8 septembre 2015

par Arnaud
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Et si la révolution citoyenne rebondissait en Turquie ? Je me reproche de ne pas en avoir souvent parlé ici dans ce blog. Une occasion se présente d’y venir comme à un thème qui mérite de devenir récurrent dans mes points d’observation. Ce serait utile, compte tenu des processus en cours dans ce pays et de son implication géopolitique brûlante. En effet les élections législatives du 7 juin dans ce pays ont apporté une bonne nouvelle. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a été mis en échec. Il voulait obtenir une majorité absolue à l’Assemblée pour pouvoir modifier la Constitution. Son but était ainsi, à l’occasion de ces élections, de faire franchir une étape du processus à vocation totalitaire qu’il incarne. Une sorte de nouveau sultanat, mélange d’autoritarisme politique, de noir conservatisme social au nom de l’Islam et surtout de libéralisme économique rondement infligé. Comme tout mélange de politique et de religion, quel que soit le pays et la religion, la violence n’est jamais loin et, pour mieux dire : elle est toujours incluse. Des amis des « racines chrétiennes » de l’Europe qui infligent l’ordo-libéralisme à toute l’Europe, au prix d’une misère galopante et solidement muselée, aux diverses thèses théocratiques en application ou en préparation au moyen Orient, le sultanat turc ne dépare pas autant qu’il y paraît. Erdogan comptait profiter d’un mode de scrutin très brutal qui impose d’obtenir au moins 10% des voix à l’échelle du pays pour pouvoir avoir des députés. Dans le passé récent, cette barre était infranchissable pour nous du fait de l’atomisation de notre camp. C’était en tous cas la barre la plus élevée placée dans les pays où ont lieux des élections libres.

C’est une percée citoyenne qui a mis le projet autoritaire en échec. Vous l’avez tous su en apprenant les résultats du HDP, parti démocratique des peuples. Au plan national, le HDP a obtenu 13% des suffrages, soit près de 7 millions de voix. Il envoie 80 députés à l’Assemblée ! Et sa percée prive l’AKP d’Erdogan de la majorité absolue. Ce résultat a été obtenu au terme d’une campagne extrêmement dure, emplie des violences commises par les islamistes « modérés », comme « Le Monde » nomme le parti d’Erdogan. Modération marquée par plusieurs attaques contre les locaux et les militants du HDP jusqu’à un attentat lors d’un meeting. Sans oublier les traditionnelles insultes et menaces « modérées » sous couvert d’arguments religieux.

Dans toute la presse noir et blanc, 1/0, gentils méchants, le refrain ce fut « les Kurdes entrent au Parlement » le parti kurde « fait une percée » et ainsi de suite. Naturellement, la réalité est bien loin de ce Disneyland. En fait, les Kurdes sont déjà présents au Parlement et depuis longtemps. Mais les candidats de partis kurdes se faisaient élire dans leur circonscription, seule possibilité pour eux de contourner la barre des 10 % des listes nationales. Cette fois-ci, le calcul politique a été très différent. Le HDP est issu d’une alliance entre les Kurdes, les représentants des minorités ethniques et religieuses surtout présente dans le Centre et l’Est de la Turquie, et des partis, groupes et mouvements de gauche de toute la Turquie. Ils se sont regroupés en 2012. Ce n’est pas d’hier ! Il s’agit donc d’un front pour la démocratie sans rapport avec la vision ethnique étroite que donne la presse française, ignorante et paresseuse qui ne voit jamais rien venir, surtout à gauche, comme on a pu le voir à leur stupéfaction devant Syriza et avec Podemos, pour ne citer que ces deux tartes à la crème de tous les menus médiatiques actuels. Le résultat des élections est à l’image de cette construction politique originale. Le HDP réalise évidemment ses meilleurs scores au Kurdistan. Mais, même là, les niveaux atteints témoignent d’un appui populaire plus large que la seule revendication de cette minorité nationale de Turquie. Surtout, ce parti a réalisé des percées tout à fait impressionnantes dans le reste du pays. Il a par exemple obtenu 12% des voix à Istambul, la capitale turque, et de très bons scores dans d’autres centres villes.

Le combat des Kurdes pour leurs droits occupe évidemment une place centrale dans son discours. Il est clairement porté par là le rôle héroïque joué par les combattantes et combattant kurdes contre l’abject Daech. Mais le HDP a su englober cette revendication dans un discours plus large sur les libertés et l’égalité dans toute la Turquie, qui d’ailleurs renforce la portée progressiste de la revendication kurde. Ce positionnement a permis de parler à l’ensemble de la société turque et non de cantonner les Kurdes à des revendications nationales qui pourraient être ressenties comme une menace d’éclatement guerrier, comme ce fut le cas dans les quatre États de la région, Turquie, Syrie, Iran et Irak entre lesquels le peuple kurde est morcelé. Le HDP a su fédérer l’aspiration à la défense des libertés personnelles. Ce fut un axe de sa campagne et de son discours. Ainsi, la question de l’égalité des droits, par exemple entre les hommes et les femmes ou selon l’orientation, a été portée sans faux semblant, fièrement et clairement face aux obscurantistes, déchaînant la haine des bigots et de leur parti.

A partir de ce positionnement, le HDP est devenu un réceptacle des mobilisations citoyennes, écologistes, progressistes de toute la Turquie. Le mouvement citoyen s’est emparé de cet outil pour porter ses revendications. On se souvient du mouvement de la place Taksim en 2013, contre la destruction du parc Gezi au profit d’un projet immobilier et commercial. Caractéristique des aptitudes à la lutte des catégories urbaines, il avait été une première expression très vigoureuse du processus de révolution citoyenne qui déferlait à l’époque aussi sur le monde arabe. Les bons résultats à Istambul prouvent que ce mouvement a laissé des traces profondes et trouvé son porte-parole dans le HDP. Dès lors, le cocktail à la base du succès est le même qu’ailleurs : citoyenneté et démocratie, écologie, égalité sociale et des droits. S’y ajoute évidemment la paix. Compte-tenu de la position de la Turquie aux portes de la Syrie, ce n’est pas une question sans rapport avec les autres. C’est-à-dire avec la laïcité de l’État et le régime des libertés individuelles.

Au total, mon souhait est de faire comprendre une idée. HDP n’est pas seulement une addition d’électorats figés par des raisons spécifiques. Il s’agit d’un dépassement des anciennes formations qui le compose non dans un cartel mais dans un projet commun. Un projet commun qui n’est pas le projet qui convient à la doctrine de chaque composante mais au pays lui-même. C’est cette méthode-là que je prône pour ici dans le cadre du Front de Gauche. C’est ce que je fais en lui demandant de se mettre au service de la construction d’un mouvement citoyen construit sur des objectifs d’intérêt général humain et pas simplement sur des catalogue de demandes para-syndicales. Un mouvement auquel il faut donner les moyens de son auto-organisation en le rendant capable de s’incarner dans une assemblée représentative. De Turquie doivent nous venir aussi des leçons et des occasions de réfléchir !

Jean-Luc Mélenchon


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